Seuls les anges ont des ailes (USA)

Date de sortie 21 juin 1939 (2h 01min)
Genres DrameAventureRomance
Nationalité Américain

Au cours d'une escale à Barranca, un petit port bananier d'Amérique du Sud, Bonnie Lee, une danseuse de music-hall, rencontre Joe Souther et Les Peters, deux pilotes d'une compagnie assurant le transport du courrier. Joe doit accomplir une mission. Mais durant son vol, le temps s'aggrave et ce dernier refuse de revenir à la base.

ANALYSE ET CRITIQUE

 

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1933 : Howard Hawks participe à la réalisation de Viva Villa avec William A.Wellman et Jack Conway. Le tournage a lieu au Mexique et, entre deux prises, le renard argenté s’ennuie : les courses automobiles, parties de cricket et jeunes starlettes dont il raffole tant sont plutôt rares au cœur de la pampa ! Passionné d’aviation, il découvre une petite ville et un aérodrome à quelques kilomètres du plateau : les pilotes, au service d’une société aéropostale, rivalisent d’intrépidité et vivent sans se soucier du lendemain. Leur seul objectif est d’assurer les livraisons, de profiter de chaque instant, et peu importe le risque pourvu qu’ils aient l’ivresse.

Réputé pour son caractère aventurier, Hawks décide de porter le destin de ces hommes à l’écran et, dès son retour en Californie, rédige un premier scénario intitulé Pilot number 4. Mécontents de ce script (qui tient plus du reportage que du drame hollywoodien classique), les studios refusent de le produire. Patient, Howard Hawks se tourne vers d’autres projets et met en scène quelques métrages qui accroissent sa notoriété. Parmi ceux-là, nous retiendrons surtout L’impossible monsieur Bébé (Bringin Up Baby, 1938) où il collabore pour la première fois avec Cary Grant. Cette "screwball comedy" connaît un beau succès public et place Hawks sous les feux de la rampe.

 

Toujours attaché à son projet d’aviation, il contacte Jules Furthman et lui demande d’enrichir le scénario de Pilot number 4. L’écrivain imagine une intrigue basée sur l’intégration dans le groupe d’un nouveau pilote au passé douloureux : ce dernier (MacPherson) est en conflit avec un des mécaniciens de la base qui l’accuse d’être responsable du décès de son frère. A cette première intrigue, Furthman en ajoute une autre dont l’origine tient dans le triangle amoureux Geoff-Bonnie-Judy : Geoff est séduit par Bonnie mais la belle Judy - mariée à MacPherson et avec laquelle il vécut une relation amoureuse quelques années plus tôt - fait son apparition. Ce triangle déchaînera les passions et donnera naissance à certaines scènes savoureuses. En fin dialoguiste, Furthman se permet aussi d’arroser son texte de répliques parfois drôles et souvent percutantes. Au final, le travail effectué est excellent tant dans la richesse des dialogues que dans la construction des intrigues. Hawks le sait et sa collaboration avec Furthman ne s’arrêtera pas là puisqu’ils signeront ensemble To have and have not (Le port de l’Angoisse), The big sleep (Le grand Sommeil), et Rio Bravo.

Harry Cohn, qui cherchait un projet où il pourrait réunir Cary Grant et Jean Arthur, est séduit par ce nouveau jet de Pilot number 4 et par la personnalité de Hawks. Il accepte le financement mais demande un nouveau titre… Only angels have wings voit enfin le jour.

 

1939 : Hawks ne vit plus avec son épouse, Athole, alors internée dans un hôpital psychiatrique. Depuis quelques mois, il est ivre d’amour pour la belle Slim. Sur le plan professionnel cette année est également cruciale puisqu’elle marque le début d’une série de huit films dont le succès critique et public reste tout simplement ahurissant : Only angels have wings (1939), His Girl Friday (1940), Sergeant York (1941), Ball of fire (1941), Air Force (1943), To have and have not (1944), The big Sleep (1946) et Red River (1948) offrent au réalisateur ses dix plus belles années créatrices et consacrent sa légende.

Le tournage de Only angels démarre dans le ranch Columbia de North Hollywood. Le décor est grandiose, Joseph Walker (It’s a wonderful life, The Lady from Shangaï) est en charge de la photo, Furthman réécrit les dialogues au jour le jour et Hawks règne en maître sur le plateau. Mais avant le premier clap, l’équipe entre en pré production et, comme souvent chez Hawks, la préparation consiste essentiellement en une phase de casting intense.

Bien que la tête d’affiche soit déjà choisie (Grant-Arthur) ce "film de groupe" nécessite des seconds couteaux de qualité. Pour interpréter le rôle de Bat Mac Pherson le mal aimé, Hawks pense à Richard Barthelmess. Cet acteur avec lequel il collabora neuf ans plus tôt (The Dawn Patrol) fait partie de cette génération glorifiée par le muet et disparue lors de la sonorisation du cinématographe. Son visage marqué par les cicatrices et son charisme évident donnent de la profondeur au personnage chez qui l’action prime sur l’éloquence. Son interprétation tout en intériorité impressionne, le public et la critique ne s’y trompent pas et félicitent ce très beau "come-back" artistique. Malheureusement, ce rôle sonnera le glas de la carrière de Barthelmess qui s’engagea ensuite dans la Navy pour participer à l’effort de guerre.

 

Lorsqu’il apparaît dans le récit, Mac Pherson est accompagné de sa jeune femme, la belle Judy, dont le passé est lié à celui de Geoff (Cary Grant). Dans l’esprit de Hawks, elle est l’incarnation de la beauté et doit irradier la base de Barranca de sa sensualité. Pour résumer, Hawks cherche une "femme fatale" ! A ce sport le bel Howard est loin d’être maladroit et il saura, tout au long de sa carrière, faire preuve d’un œil acerbe en donnant leur premier grand rôle à de futures stars. Parmi celles-ci, citons Lauren Bacall, Joanne Dru, Angie Dickinson ou encore Rita Hayworth. C’est cette dernière qui hérite du rôle de Judy Mac Pherson et la légende raconte qu’elle aurait séduit le réalisateur en investissant toute sa fortune dans une robe de grand couturier ; elle serait ensuite allée à sa rencontre dans un restaurant en vogue de Sunset Boulevard ! Mais comme souvent, cette histoire née dans la bouche de Hawks a été démentie et à priori c’est simplement en faisant un casting que le réalisateur la remarqua. Mais peu importe les potins, seule la performance compte et celle que Rita Hayworth livre dans Only Angels marquera les esprits : son regard mystérieux, ses poses suggestives et sa classe naturelle inondent la pellicule de sensualité et clouent le spectateur au siège velouté des salles obscures… A 21 ans, elle crève l’écran et, à l’instar de Hawks, commence à bâtir sa légende.

 

Aux côtés de Barthelmess et Hayworth, l’équipe d’aviateurs est composée d’excellents comédiens parmi lesquels Sig Ruman (que l’on retrouvera dans le rôle du colonel Ehrhardt de To be or not to be de Lubitsch), Allyn Joslyn (excellent Les Peters) ou encore Thomas Mitchell qui jouait la même année dans Stagecoach de Ford (le docteur Josiah Boones). Il interprète ici le rôle du Kid et malgré le nombre relativement restreint de scènes auxquelles il participe on se souvient de lui grâce à son célèbre lancer de pièces. Ce petit gimmick pensé par Hawks permet d’identifier le personnage avec facilité et de s’y attacher. Pour l’anecdote on peut se souvenir que le personnage de Gino (George Raft) utilisait le même artifice pour se faire remarquer dans Scarface !!

A côté de ces seconds rôles de qualité, on gardera à l’esprit les interprétations du couple vedette Grant/Arthur. On a souvent reproché à Jean Arthur d’être passée à côté du film en refusant d’écouter les conseils d’Howard Hawks. Cependant, s’il est vrai que son entente avec ce dernier ne fut pas des meilleures, il est ridicule d’affirmer que sa performance est mauvaise. Son énergie, sa gouaille et son sourire apportent au film une forme de féminité assez remarquable : en opposition à Hayworth, Arthur séduit par son caractère enjoué et sa sensibilité. Son personnage annonce celui de Hildy Johnson (His Girl friday) et de nombreuses autres héroïnes de la filmographie du réalisateur : belle, impétueuse, intelligente, il ne manque à la jeune Bonnie qu’un soupçon de classe et de mystère pour correspondre à l’archétype de la femme Hawksienne inspiré par la belle Slim (que le renard argenté épousera en décembre 1941).

 

Enfin, comment parler du casting de Only Angels sans couvrir Cary Grant de louanges. Mais restons simple, le beau Cary n’a plus besoin de cela pour asseoir sa notoriété ! Cette seconde collaboration avec le réalisateur de Bringin up baby est l’occasion pour Grant d’afficher une personnalité complexe. Ici, la comédie se mêle au drame et Grant joue subtilement sur les deux registres : dans le premier quart d’heure du film il est profondément marqué par le crash de son ami Joe mais quelques minutes plus tard il se reprend et se lance dans la scène enjouée du piano. Cette ambiguïté des comportements cache un passé difficile à assumer et c’est au contact de la tendre Bonnie qu’il finira par exprimer sa sensibilité. On retrouve ici le mâle hawksien dans toute sa splendeur : froid, difficile d’accès mais au cœur tendre. Son rôle est un prélude à celui du Duke dans Rio Bravo ou Hatari.

D’ailleurs les similitudes entre Hatari et Only Angels have wings ne se limitent pas à la caractérisation du héros. Ces deux œuvres font partie de ce qu’on appelle communément les films de groupe. Le schéma en est simple : une équipe de professionnels est soudée pour faire face à l’adversité. Cette thématique hawksienne sera reprise mainte fois dans ses films mais c’est peut-être dans Only Angels qu’elle atteint son paroxysme : sur l’aérodrome de Barranca les hommes risquent chaque jour leur vie et, ici plus que jamais, l’individualisme est jeté aux orties. Le seul moyen de survivre consiste à protéger le groupe et pour cela il faut savoir faire face à la disparition d’un de ses éléments. Cette attitude est poussée à l’extrême lorsque, à la suite de la mort de Joe, l’équipe d’aviateurs préfère chanter et jouer de la musique plutôt que pleurer sur le sort du défunt. Cette forme de stoïcisme vis-à-vis de la mort est parfaitement mise en forme lors de la fameuse scène ou Geoff mange le steak du défunt Joe :

 

Bonnie: How can you do that ?
Geoff: What ?
Bonnie: Eat that steak.
Geoff: What's the matter with it ?
Bonnie: It was his.
Geoff: Look, what do you want me to do? Have it stuffed ?
Bonnie: Haven't you any feelings ? Don't you realize he's dead ?
Geoff: Who's dead ?...Who's Joe ?...”

 

Ces quelques lignes de dialogues suffisent à exprimer la morale anti-individualiste du réalisateur. Tavernier et Coursodon (1) remarquent qu’en mangeant le steak, Geoff efface implicitement les dernières traces de Joe. L’attitude hawksienne est claire : pour affronter l’avenir, il faut savoir faire table rase des blessures du passé. Mais derrière cette rigidité du comportement, on décèle une incapacité à extérioriser des sentiments qui disparaît au contact de la femme. Car si les mâles s’amusent entre eux, c’est grâce aux femmes qu’ils expriment leurs chagrins, désirs ou autres frustrations, c’est également à leur contact qu’ils atteignent une forme de sagesse. Cette thématique est à rapprocher de la vie privée du renard argenté qui verra sa capacité créatrice exploser et sa carrière prendre une nouvelle dimension aux côtés de la belle Slim.

 

Pour conclure, il paraît presque réducteur de dire que Only angels have wings est un chef d’œuvre ! Au-delà d’une construction parfaite et d’une interprétation sublime, ce 26eme long métrage de Hawks est avant tout un film d’auteur où l’on retrouve la thématique qui servira à bâtir une filmographie quasi parfaite et à séduire toute une génération de cinéastes. Aujourd’hui, ceux qui ont découvert Hawks par le biais de ses films les plus populaires comme Hatari ou Rio Bravo doivent se précipiter sur ce chef d’oeuvre … Pardon : cet IMMENSE CHEF D’OEUVRE !!

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