A l'heure des souvenirs

Dans la carrière de Ritesh Batra, A l'heure des souvenirs se situe 4 ans après le merveilleux The Lunchbox, juste avant Nos âmes la nuit, tourné pour Netflix.

Trois films de nationalités différentes : indienne, anglaise et américaine, mais avec une constante, la mélancolie. A l'heure du souvenir, au petit jeu des comparaisons, fait penser à l'excellent et sous-estimé 45 ans d'Andre Haigh, lequel revisitait également le passé de personnes âgées, avec Charlotte Rampling dans la distribution, comme autre point commun. Le deuxième film de Ritesh Batra illustre à merveille l'idée qu'aucune mémoire n'est fiable à partir du moment où elle enjolive ou omet volontairement certains faits. C'est le cas pour le personnage incarné par le toujours remarquable Jim Broadbent, bougon retraité et divorcé, qu'une simple lettre va replonger dans ses souvenirs pour s'apercevoir qu'ils diffèrent quelque peu de la réalité. Le film est tout ce qu'on attend d'un film britannique : nostalgique, lourd de secrets et de mensonges dissimulés mais jamais pesant grâce à un humour permanent. Beaucoup de non-dits et de pudeur aussi dans ce long-métrage qui ne force pas l'émotion et se révèle assez cruel à l'occasion. Se protéger des souffrances de l'existence, tout au long de sa vie, est aussi une façon de passer à côté et de se barder de certitudes. Ce genre de questions, le film de Batra les évoque sans insister outre mesure, laissant au spectateur, avec sa propre sensibilité, le soin d'y apposer son expérience et des réponses qui n'appartiennent à lui seul.

La structure complexe demandera un effort au spectateur pour saisir les enjeux.

Un film de toute beauté. Un difficile retour vers le passé pour s’en souvenir. 84/100

Une fille, qui danse ! - Adaptation temporelle ! - Au commencement, le livre - Je me souviens - Que s’est-il passé ? - Qui me contestera ?

Synopsis : Tony Webster, divorcé et retraité, revient sur les quarante dernières années de sa vie, ponctuées d’échecs sentimentaux et d’amitiés fragiles.

Acteurs : Jim Broadbent, Michelle Dockery, Charlotte Rampling, Emily Mortimer, Harriet Walter, Freya Mavor.

 Une fille, qui danse !

Il est bien difficile de faire une critique de ce film qui est l’adaptation d’un petit roman de Julien Barnes (né en 1946) The Sense of an Ending (2001) traduit (curieusement ?) en français sous le titre Une fille, qui danse en 2013. Ce dernier titre, en particulier sa virgule avait fait l’objet de plusieurs débats littéraires lors de la sortie française d’un livre qui avait reçu lors de sa publication originale le prestigieux prix Booker (Man Booker Prize for Fiction). Une fiction donc... mais possiblement autobiographique en partie. Un roman passionnant en deux parties qui est une œuvre de mémoire et un travail sur la mémoire.

 Adaptation temporelle !

C’est que l’adaptation de ce livre au cinéma (un thème qui me tient particulièrement à cœur) est très complexe car celui-ci consiste essentiellement à relire et revivre le passé à partir du présent. Tout l’enjeu étant d’éclairer et de dévoiler progressivement les éléments de l’intrigue pour (tenter d’)élaborer la vérité d’une histoire et de faits passés. Le réalisateur passe ainsi du passé à aujourd’hui à plusieurs reprises ce qui oblige le spectateur à un important effort d’attention. De l’intrigue on ne peut rien dire. Si à la sortie du film plusieurs confrères estimaient avoir vu un beau film, classique, probablement trop complexe dans son écriture, ils s’étonnaient presque de l’émotion que j’avais ressentie. Etait-ce dû au fait que j’ai l’âge du narrateur de l’histoire (narrateur qui pour le coup n’est pas vraiment « omniscient ») ou que mon ancien travail d’Officier de police judicaire m’avait confronté régulièrement à la fragilité de la mémoire ? Et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de souvenirs anciens ou de reconstituer un passé.

La structure complexe demandera un effort au spectateur pour saisir les enjeux.

Un film de toute beauté. Un difficile retour vers le passé pour s’en souvenir. 

Synopsis du livre

Au lycée, ils étaient trois amis jusqu’à ce qu’Adrian se joigne à eux. Il était différent, brillant et plus mûr. Tous l’admiraient. Ils croyaient alors vivre dans un enclos et qu’ils seraient bientôt lâchés dans la vraie vie. Pourtant, les jeux étaient faits en partie. A l’université, Tony, le narrateur, fréquenta Véronica et découvrit que le corps des filles est parfois défendu comme la zone d’exclusion d’un pays pour la pêche. Quelques mois plus tard, il apprit qu’elle sortait désormais avec Adrian. De rage, il leur écrivit une lettre épouvantable. Pourquoi Adrian s’est-il suicidé ? Quarante ans plus tard, le passé qui resurgit révèle une terrible vérité.

Les premiers mots du livre qui donnent le ton

« Je me souviens, sans ordre particulier :

– d’une face interne de poignet luisante ;

– d’un nuage de vapeur montant d’un évier humide où l’on a jeté en riant une poêle brûlante ;

– de gouttes de sperme tournoyant dans l’eau autour d’un trou de lavabo, avant d’être entraînées tout le long de la canalisation d’une haute maison ;

– d’un fleuve semblant soudain se ruer absurdement vers l’amont, sa vague et ses remous éclairés par une demi-douzaine de faisceaux de torches lancés à sa poursuite ;

– d’un autre fleuve, large et gris, le sens de son courant occulté par une forte brise agitant la surface ;

– d’une eau depuis longtemps refroidie dans une baignoire derrière une porte verrouillée.

Ce dernier souvenir n’est pas quelque chose que j’ai réellement vu, mais ce qui reste finalement en mémoire n’est pas toujours ce dont on a été témoin. »

 

La mémoire est en jeu (et enjeu !) dans l’histoire. Et pour ce qui est de celle, singulière, au cœur du roman et du film, elle fait des allers-retours espacés de 45 ans.

Si vous n’avez pas lu le synopsis du livre, sachez seulement que l’arrivée d’une lettre va constituer un élément déclencheur. L’important n’est pas tant d’ailleurs celle-ci ou son contenu mais le fait qu’elle va obliger le héros et narrateur à plonger dans le passé, à le relire, le décoder, le construire ou le reconstruire. Mais qu’est-ce que le passé ou, pour le dire autrement grâce à une des clés du film (et du livre) dans une question posée par un des professeurs à l’université « Comment décririez-vous le règne d’Henri VIII ? » et la réponse, surprenante : « il s’est passé quelque chose » ! Une autre dans l’assertion d’un des étudiants : « Camus a dit que le suicide est la seule véritable question philosophique (…) ».

 

 Que s’est-il passé ?

De nombreuses scènes du roman sont reprises dans le film, parfois à des moments différents, ainsi dans le livre, dès les premières pages, l’explication de la montre retournée est donnée alors qu’il faudra plus de temps dans le film. Par ailleurs ce dernier n’est pas divisé en deux parties. Ou encore, il n’est pas question de magasin d’appareil photo, de Leica dans le livre. Toutefois, malgré une certaine complexité dans la narration, j’estime que le principe de celle-ci permet de comprendre la fragilité de la (re)lecture du passé et, en jouant sur le mot : « que s’est-il passé ?  »… Il s’est passé quelque chose ! Mais quel en est mon souvenir ? Celui-ci est-il vrai ? Pour le dire avec une citation du livre pas reprise comme telle dans le film mais qui est bien dans son esprit : « Il me semble que cela peut être une des différences entre la jeunesse et la vieillesse : quand on est jeune, on invente différents avenirs pour soi-même ; quand on est vieux, on invente différents passés pour les autres. »

 Qui me contestera ?

Enfin, parce que l’on pourrait écrire un roman sur le film et de nombreux films pour adapter le roman, cette citation de celui-ci résume bien tout l’enjeu du regard que Tony porte sur son histoire : « Combien de fois racontons-nous notre propre histoire ? Combien de fois ajustons-nous, embellissons-nous, coupons-nous en douce ici ou là ? Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais seulement l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais — surtout — à nous-même. »

Cette critique est donc plus littéraire que cinématographique, puisqu’il est difficile de parler de l’intrigue ; Difficile aussi de déterminer quel sera son public. Je ne puis que partager ici une double passion, celle du livre et celle du film. Le premier n’est pas indispensable pour découvrir le second. Bien plus, partir vierge de sa lecture permettra d’entrer dans le suspens et le plaisir de la découverte. En revanche, partir riche du roman pourra aider à comprendre la complexité du film et à admirer la façon dont le réalisateur... - à qui l’on doit Lunch Box - a pu adapter et garder, du récit pour en faire du neuf avec de l’ancien. Le réalisateur est aidé en cela par un casting d’acteurs de talents, tout particulièrement, dans le rôle de Tony, Jim Broadbent (Another Year, Cloud Atlas, Un Week-end à Paris, Paddington, Brooklyn... ou, dernièrement en série télévisée, London Spy). S’il y a Charlotte Rampling - peu présente à l’image - dans le rôle de Veronica, il y a aussi le peu connu Billy Howle qui joue de façon remarquable le rôle de Tony jeune avec l’insouciance et la fausse maturité qui conviennent au rôle.

Je conclus avec les dernières phrases du roman :

« Il y a l’accumulation. Il y a la responsabilité.

Et, au-delà, il y a un trouble. Il y a un grand trouble. »

La critique de Michel Decoux-Dery), tiré du roman éponyme de Julian Barnes paru en 2011, nous entraîne dans les souvenirs d'un homme semi-retraité. Sont-ils vrais, sont-ils fantasmés ? Les a-t-il bâti après coup ? C'est que l'on apprend tout au long du film, avec des flash-backs qui font comprendre le pourquoi et le comment.

Comme toujours dans le cinéma britannique, c'est la qualité du jeu des acteurs qui retient l'attention. Tous incarnent les personnages avec justesse, pas besoin de nombreuses scènes pour en comprendre la psychologie. Le seul dommage que Charlotte Rampling n'apparaisse pas plus longtemps. On aurait aimé en savoir plus sur ce personnage qui est en fait le pivot de l'histoire.

La réalisation, sans effets de manche, de Ritesh Batra  fait la part belle aux non-dits entre les personnages, aux petits gestes, à ces petits moments qu'on a tendance à louper faute d'attention.

Tony Webster vend des appareils photos anciens. Il est arrivé à un âge où il aime se souvenir du bon vieux temps, un temps où il entrait à l’université, notamment. Ses souvenirs reviennent soudain à la surface lorsqu’il reçoit une lettre d’un notaire provenant de Sarah Ford qui vient de mourir. Tony a connu autrefois Veronica, la fille de Sarah, à l’université...

 

 

Les héritages non désirés au cinéma pourraient bien faire partie d’un genre à part entière tant ils sous-tendent souvent la trame d’un récit, et ce, quel que soit le genre abordé. THE SENSE OF AN ENDING pourrait donc faire partie de cette longue liste à ceci prêt que le scénario (adapté d’un roman de Julian Barnes) du film est plutôt alambiqué et que l’héritage en question ne vient pas directement de la personne concernée au premier chef.

Cela donne donc à l’histoire une portée plus complexe, plus riche qui nourrit parfaitement la narration des souvenirs du protagoniste principal et qui permet aussi de montrer l’importance du temps sur la distillation de ces souvenirs.

Car THE SENSE OF AN ENDING est en effet un récit de souvenirs et de l’éclairage de ceux-ci sur le présent de Tony, et comment sa famille est impactée. C’est par le sens du détail dont le réalisateur Ritesh Batra avait déjà imprégné son magnifique THE LUNCHBOX que la mise en scène parvient à réellement transcender la portée de ce qui, sans cela, aurait été juste un drame de plus.

Mais cette attention aux détails même insignifiants de la vie ne fonctionne que parce qu’elle est portée par des acteurs fins et sensibles comme Jim Broadbent (THE IRON LADY, BRIDGET JONES) ou Charlotte Rampling qui traduisent avec subtilité les moments porteurs du film.

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BILAN DE LA VIE

Suite à quelques courts, l’Indien Ratesh Batra nous avait séduits en 2013 avec le délectable The Lunchbox (Saveurs indiennes), une coproduction entre l’Inde, la France, l’Allemagne, les États-Unis et le Canada, scellant ainsi la reconnaissance internationale d’un auteur prometteur.

Dans The Sense of an Ending, c’est la Grande-Bretagne qui produit. Mis à part un petit rôle de facteur attribué à acteur d’origine indienne, Jim Broadbent et Charlotte Rampling dominent la distribution d’un film sur le bilan d’une vie.

Vers la fin de la soixantaine, Tim Webster repense à sa vie, ses amours, son adolescence, ses premières émotions, ce qu’il devra laisser derrière lui. Mais peu importe ce voyage à travers l’intérieur d’un homme en crise existentielle sans vraiment souffrir, qui finalement s’apprivoise à l’autre. Car ici, comme c’est le cas de plusieurs films britanniques, l’interprétation y est pour quelque chose. En fait, issu du théâtre (une des formes de la représentation préféré dans le pays de notre cher W. Shakespeare), l’art du jeu est un terrain en soi qui permet aux comédiens de diffuser autant de thèmes et de prises de conscience qu’une autre cinématographie nationale aurait fait par le truchement des images et/ou des effets spéciaux.

Un second long métrage moins abouti que le premier, mais tout de même effectivement édifiant.

Sur ce point, Jim Broadbent, définitement l’un des plus brillants acteurs de sa génération illumine l’écran, diffuse une joie de vivre communicative, mais nous, spectateurs, le joignons dans sa souffrance intérieure. Nous réalisons en fin de compte que nous sommes tous, sans acune exception, coupables et innocents. Sur ce point, Charlotte Rampling nous motive autant dans un rôle plus restreint, quoique fortement impréyé d’humanité occulte.

Ce sont les personnages d’une vie. Et ironiquement, on s’aperçoit qu’en termes de relations humaines, les choses n’ont pas vraiment changé entres les années 60, 70… et aujourd’hui. Les voies de l’individu sont impénétrables, mais de temps en temps, elles se laissent pourtant amadouer. Un second long métrage moins abouti que le premier, mais tout de même effectivement édifiant.

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